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DANS LE QUARTIER HISTORIQUE
La rue Ferdinand Perrot, lotisseur-spéculateur au 19ème siècle
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Ferdinand Théophile Perrot n’a rien d’un grand personnage de l’Histoire. Pas d’oeuvre, pas de faits d’armes, pas de traces spectaculaires. Et pourtant. À travers les archives, se dessine le parcours d’un homme ordinaire devenu, presque sans le savoir, l’un des acteurs de la fabrique de la ville de Malakoff. De Montrouge où il est né en 1836 à Malakoff où il s’installe en 1870, de champignonniste à propriétaire, lotisseur-spéculateur, l’histoire de monsieur Perrot est aussi celle d’un territoire en pleine mutation dans la dernière partie du 19ème siècle qui va devenir officiellement une ville en 1883.

Les sources publiques de l’État-civil, la fiscalité, les notaires, l’armée, la police, la justice, les municipalités etc, nous permettent non seulement de suivre les individus dans leur vie privée, mais également dans leur vie professionnelle, citoyenne, économique et sociale. Ce sont elles qui éclairent le parcours de Ferdinand Perrot et de ses proches, ses lieux de vie, les activités qu’il a exercées, les entreprises qu’il a menées.

Ferdinand Théophile Perrot naît le 24 février 1836 à Montrouge. Il est le fils de François Amable Perrot, 46 ans (naissance en 1790) et de Marie Marguerite Gilbon, 31 ans (naissance en 1804), originaires de l’Essonne et du Loiret. Ses parents ont près de 15 ans d’écart d’âge et sa mère n’a que 16 ans quand elle se marie avec son père en 1820.

François Perrot est un « journalier », un statut de manouvrier recruté à la journée ou à la tâche et qui, en ville, travaille souvent dans les milieux du bâtiment ou de l’industrie (dans les campagnes, ce sont essentiellement des ouvriers agricoles). Les journaliers appartiennent au XIXe siècle aux franges les plus modestes du monde ouvrier. On trouve une confirmation de ce champ social grâce aux témoins qui signent l’acte de naissance de Ferdinand, probablement amis ou connaissances de ses parents, un maçon et un serrurier. On peut toutefois noter que François Perrot signe l’acte d’une main qui paraît assurée : il ne trace pas son nom mais il l’écrit, ce qui semble indiquer une instruction, même sommaire, incluant l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, ce qui n’était pas une évidence dans cette première moitié du XIXe siècle.

Ferdinand passe ses jeunes années à Montrouge, territoire qui comprend avant 1860 le Montrouge d’aujourd’hui, mais également les espaces situés dans le XIVe arrondissement de Paris entre le périphérique et Montparnasse (à grosses mailles, le quartier de Plaisance). Il est le cinquième enfant d’une fratrie qui en compte sept, nés entre 1822 et 1845. Quatre filles (Caroline, Désirée, Françoise et une 2nde Caroline, qui porte le prénom de sa soeur aînée décédée) et trois garçons (François, Jules et donc notre Ferdinand). La famille habite au 6, rue du Reposoir, située un peu à l’écart du bourg. Disparue au XXe siècle, elle se situait au niveau de l’emplacement du périphérique, en bord de l’actuel Montrouge. On n’a pas d’éléments à ce stade qui puissent éclairer la jeunesse de Ferdinand, en tout cas jusqu’à son mariage. On peut juste imaginer une enfance modeste, voire pauvre.

Il épouse le 22 octobre 1861 à Montrouge, Victoire Françoise Colin, une domestique de 21 ans, née le 21 décembre 1839 à Plesseul dans les Côtes-du-Nord (Côtes-d’Armor). Au moment de son mariage, elle vit également à Montrouge, au 96 avenue du Grand-Montrouge (actuelle avenue de la République). On peut supposer qu’elle réside chez son employeur, possiblement dans une sous-pente, comme c’est souvent le cas pour les domestiques.

Victoire a perdu très tôt ses parents. Elle a seulement 5 ans lors du décès de sa mère en 1844, et 8 ans à la mort de son père en 1847. On ignore qui, dans son entourage, l’a recueillie pour l’élever ni à quel âge et dans quelles circonstances elle a quitté la Bretagne pour s’installer à Montrouge. Elle fait certainement partie de ces nombreux bretons et bretonnes qui, au XIXe siècle, débarquent à Paris et s’installent près de la nouvelle gare, dans le quartier de Montparnasse et dans les alentours.

Ferdinand quant à lui, âgé de 25 ans, vit toujours chez ses parents rue du reposoir. Sa mère est décédée l’année précédente, son père est toujours en vie, il a 71 ans et il est nourrisseur. Par « nourrisseur », il est très probablement question de « nourrisseur laitier », nombreux dans ce secteur du sud parisien, à cette époque. Les nourrisseurs produisent du lait pour approvisionner quotidiennement les habitants du quartier (1)

Métier récent : champignonniste

L’acte de mariage indique que Ferdinand exerce le métier de champignonniste. Métier relativement récent, il s’est fortement développé dans les alentours de Paris depuis le début du XIXe siècle, grâce à la présence de nombreuses carrières.

Un an après leur mariage, Ferdinand et Victoire ont un fils, Jules François, qui naît le 22 octobre 1862 à Montrouge, toujours rue du Reposoir, où cohabitent donc désormais trois générations. La mention suivante de Ferdinand dans les archives publiques se retrouve dans les listes électorales de 1871. La famille a déménagé et habite désormais au 101 route de Châtillon (avenue Pierre Brossolette), toujours côté Montrouge de la route. Le métier indiqué pour le chef de famille est toujours champignonniste. Il est seul mentionné dans le document puisqu’il est le seul électeur : son fils n’est pas en âge de voter. Victoire n’en a pas le droit puisqu’elle est une femme …

Vers la naissance d’une commune

Au début des années 1870, le peuplement de la plaine de Vanves est en pleine dynamique. Le mouvement a débuté près de 20 ans auparavant, sous l’impulsion d’un lotisseur-spéculateur très prolifique, Alexandre Chauvelot. Il a créé un village de toutes pièces qu’il a nommé la Nouvelle Californie sur la commune de Vanves. Il a choisi ce nom promotionnel car dans les années 1850, la presse fait le récit de la ruée vers l’or en Californie. Chauvelot fait le parallèle et compare les colons, chercheurs d’or et aventuriers qui partent chercher une vie meilleure et la fortune en Californie, et les ouvriers parisiens qu’il incite à quitter un Paris surpeuplé pour venir en banlieue acheter des petits terrains où construire une petite maison et bâtir une vie nouvelle. Et ça fonctionne ! Le village se développe et en 1870, il a pris forme.

Perrot l’un des lotisseurs de Malakoff

A la suite de Chauvelot, nombreux sont ceux qui vont se lancer dans la spéculation à la Nouvelle Californie. Certains, assez importants, ouvrent plusieurs rues, comme Turgie et Danicourt (la rue Turgie a été rebaptisée rue Salvador Allende, la rue Danicourt existe encore pour moitié, l’autre ayant été rebaptisée rue Vincent Morris), ou encore Jules Arcole Renault, époux de marie Damis, fille naturelle de Chauvelot, qui vend de nombreuses parcelles de terrains mais également de petites maisons « ouvrières ».

Certains spéculateurs, plus modestes, n’ouvrent qu’une seule rue. C’est le cas de Ferdinand Perrot. Comme beaucoup, il a profité du mouvement et tenté de s’enrichir un peu avec les moyens qu’il possédait. Et c’est déjà une indication importante sur son évolution économique et sociale. On se rappelle que le couple est issu de la classe ouvrière. Victoire, orpheline, débute comme domestique. Ferdinand est fils de journalier, la condition la plus précaire dans la classe ouvrière.

Au tournant de 1870, le couple quitte donc Montrouge et s’installe tout près, de l’autre côté de la route de Châtillon (avenue Pierre Brossolette), sur le territoire de Vanves (aujourd’hui. Malakoff), au village de la Nouvelle Californie, sur le chemin de la Croix-Blanche, qui tient son nom du lieu-dit. Cette voie est re-nommée à cette époque rue de Malakoff. Elle portera par la suite les noms d’Alsace-Lorraine, Général Leclerc et, aujourd’hui, avenue du Maréchal Leclerc. Le document précise qu’ils habitent au n°31. Plus tard, leur maison sera localisée au 33, soit à la suite à une division de terrain donnant lieu à une modification des numéros, soit parce que leur propriété englobe les deux parcelles.

La numérotation ne bouge plus dans les décennies suivantes, pas plus que l’adresse du couple. Le cadastre rénové de 1944 et le cadastre actuel ne présentent pas non plus de modification majeure du bâti sur cette section de la rue, hors rénovations urbaines opérées dans les années 1960 et qui ont vu disparaître plusieurs rues au nord de Malakoff. Aujourd’hui encore, le 33 est situé au coin de l’avenue du Maréchal Leclerc et de la rue Voltaire, et on peut supposer que la maison qui s’y trouve était celle des Perrot et que ce soit eux qui l’aient fait construire.

Le déménagement du couple au début des années 1870 est-il le résultat d’une opportunité (achat de terrain et construction d’une maison), s’inscrit-il dans un cadre plus professionnel (Perrot exploite des champignonnières dans le secteur), est-ce que les projets de spéculation foncière sont déjà envisagés ? Toujours est-il que le 3 juin 1875, ils font l’acquisition d’un terrain d’1,3 hectares contigu à leur maison. Certes, le foncier n’est pas hors de prix, loin de là. On est à l’extérieur des fortifications de Thiers, hors de Paris donc. Le village, est peuplé d’ouvriers et de petits commerçants. C’est néanmoins un saut pour le couple Perrot, qui doit débourser 36 897, 70 francs pour cet achat, dont une partie à crédit.

Le couple Perrot ouvre donc une voie de 8 mètres de large dans le terrain acquis. Et quand on dit « ouvrir », il s’agit simplement d’un espace très virtuel, en terre, sans aucune forme d’équipement, sans étude préalable pour l’écoulement des eaux de pluie, et sans qu’on sache comment le tracé se matérialise. Si ce n’est, au fil des ventes de terrains et des constructions de maisons, par l’installation de barrières par les propriétaires qui viennent borner la voie.

Dans les décennies suivantes, ils vendent de nombreuses parcelles de part et d’autre de la nouvelle rue, ainsi que le long de la voie des Plâtras (puis rue Dupont, auj. rue Gambetta). Les actes notariés nous permettent de connaître le détail de ces ventes et, notamment, de savoir qui sont les acquéreurs, d’où ils viennent, à quelles catégories socio-professionnelles ils appartiennent. Un dépouillement exhaustif de ces actes permettra donc d’avoir une sociologie complète du premier peuplement de la rue.

Un lotisseur exigeant

Les actes notariés nous donnent également des indications précieuses sur la façon dont les lotisseurs travaillent. Ils imposent des obligations à leurs acquéreurs, auxquels ils accordent également des droits. Cela leur est d’autant plus facile qu’ils demeurent propriétaires des rues qu’ils ont ouvertes, lesquelles, pour la plupart, n’entrent que bien plus tard dans le domaine public en étant classées au rang des voies communales.

Les acquéreurs peuvent utiliser le puits creusé à proximité, seul accès à l’eau en absence de réseau d’adduction, à condition de l’entretenir, y compris la poulie et le sceau. Ils peuvent bien sûr circuler à leur convenance dans la rue, mais ils doivent s’engager à contribuer aux frais de pavage et cailloutage si la majorité des riverains le décide, au prorata de la longueur de leur terrain sur la rue, et jusqu’au milieu de la chaussée. Obligation également de participer aux frais d’installation d’éclairage au gaz, toujours sur décision majoritaire des riverains. Enfin, les propriétaires doivent maintenir la rue en état de propreté et d’accès en évitant, par exemple, d’y déposer du matériel de construction, des gravats etc.

Perrot ajoute une autre condition, qui lui est propre : la possibilité de continuer à exploiter les champignonnières qui se trouvent dans les carrières, en-dessous des terrains vendus. Par exemple, dans la vente du 27 juin 1879 à Jules et Victorine Gérard, Ferdinand Perrot se réserve le droit d’exploiter les vides et carrières jusqu’en 1897. Cette condition devant s’imposer aux acquéreurs du couple Gérard s’il devait vendre le terrain avant cette date.

Une évolution dans l’échelle sociale

Le métier de champignonniste de Ferdinand Perrot et ses activités de spéculateur depuis 1875 le font grimper dans l’échelle sociale. Les premiers indices de cette évolution apparaissent lors du recensement de 1882, dans lequel il n’est plus qualifié de champignonniste, mais de propriétaire. Victoire est quant à elle identifiée comme rentière. Ce changement lexical est assez typique de l’époque et se retrouve au fil des actes notariés. Plusieurs lotisseurs-spéculateurs, auparavant

artisans ou commerçants, sont « upgradés » après un certain nombre de ventes de terrains. Cela n’implique pas forcément qu’ils aient arrêté d’exercer leur métier, mais que leur niveau de richesse et leur statut social ont changé.

Le fils de Ferdinand et Victoire, Jules, a 20 ans lors du recensement de 1882 et il est étudiant. Cet accès aux études supérieures est également un marqueur de progression sociale. Dans le milieu d’origine de ses parents, sauf exception, on ne fait pas d’études. Au contraire, on travaille au plus tôt afin de subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. Cette ascension, commencée par ses parents et poursuivie par le fils, se confirme dans les années suivantes. Dans son acte de mariage avec Eugénie Aline Bail le 26 novembre 1887, Jules est qualifié d’employé. Dans l’acte de naissance de sa seconde fille Aline le 20 mars 1890, il exerce la profession de banquier et s’est installé à Paris, rive gauche, rue de Cluny.

Un autre élément éclaire l’accession au rang de la petite bourgeoisie de Ferdinand et Victoire. Lors du recensement de 1896, le couple vit avec leur petite fille Aline, âgée de 6 ans, mais également avec une jeune domestique de 23 ans, Pauline Rougé. Le champignonniste, fils de journalier et la jeune domestique s’installent donc, dans l’âge mûr, dans le confort d’une vie aisée.

Ils continuent encore à vendre des terrains dans la rue Perrot pendant plusieurs années. Victoire décède chez elle le 12 juillet 1910 à l’âge de 71 ans. Ferdinand lui survit quelques années et finit par la rejoindre le 18 février 1917 à l’âge de 80 ans. Tous deux sont décédés dans leur maison.

Quelle postérité ?

Ferdinand et Victoire n’ont donc laissé que peu de traces en tant qu’individus. En revanche, avec les autres spéculateurs-lotisseurs de cette seconde moitié du XIXe siècle, ils ont contribué à donner à ce noyau urbain originel du nord de la commune de Malakoff l’aspect qu’on lui connaît encore aujourd’hui, pour ce qui subsiste.

Car une grande partie a disparu, et ça devait être pire. Le village de la Nouvelle Californie avait son emprise pour moitié sur la zone « non aedificandi », c’est à dire la zone militaire normalement non constructible, contiguë aux fortifications (partie aujourd’hui entre les boulevards des maréchaux et le périphérique). Toutes les habitations construites sur la zone sont détruites dans la décennie 1940.

Après guerre, des opérations d’urbanisme sont prévues dans l’extrême nord de la commune qui voient la disparition de rues et de quartiers entiers et la construction de grands immeubles. Quelques années plus tard, ce sont de nouvelles destructions qui affectent les quartiers situés le long de la voie de chemin-de-fer, sur le tracé prévu de l’autoroute A10 qui doit venir jusqu’aux portes de la capitale (projet non réalisé, la coulée verte en a pris la place).

La rue Perrot a non seulement échappé à toutes ces opérations, mais elle a quasiment conservé la physionomie qui était la sienne dès l’origine. Maisons ouvrières ou plus bourgeoises, immeubles de rapport de 3 étages en pierres et briques et quelques constructions abritant des activités de petite industrie. Elle a également conservé le nom de son créateur, alors que beaucoup de rues de la commune ont été rebaptisées avec des patronymes plus célèbres, très certainement légitimes, mais qui ont fait disparaître le lien avec une histoire plus locale. Enfin, le plan d’urbanisme intercommunal en cours en 2026 protège l’habitat de la rue et lui assure une pérennité pour le années à venir. Pourvu que ça dure…

David Berthout


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